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Les Chroniques

Enfance et jeunesse d'Yves Saint Laurent

Yves Saint Laurent et sa mère, Lucienne, Oran, début des années 1940
© Droits réservés
Yves Saint Laurent et sa mère, Lucienne, Oran, début des années 1940
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Enfance et jeunesse d'Yves Saint Laurent

Yves Mathieu-Saint-Laurent naît le 1er août 1936 à la clinique de Jarsaillon à Oran, en Algérie. Au sein d’une famille aimante, ce jeune garçon timide grandit en plein cœur de la brillante société oranaise. Ses talents de dessinateur se manifestent très tôt, alors qu’il est adolescent.

Chapitre 1

La famille Mathieu-Saint-Laurent

Charles et Lucienne Mathieu-Saint-Laurent le jour de leur mariage, 5 juillet 1935, © Droits réservés
Charles et Lucienne Mathieu-Saint-Laurent le jour de leur mariage, 5 juillet 1935
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Les Mathieu-Saint-Laurent sont arrivés en Algérie en 1870 après la fuite d’Alsace de Pierre Mathieu de Metz, arrière-grand-père du couturier. Famille de magistrats, les Mathieu-Saint-Laurent font partie de la haute bourgeoisie oranaise et profitent de la vie culturelle de cette ville. Ils vont régulièrement au théâtre ou à l’opéra. Son père Charles, gérant d’une compagnie d’assurance et directeur d’une chaîne de cinéma, et sa mère Lucienne, ont trois enfants : Yves et ses deux sœurs cadettes, Michèle et Brigitte, nées en 1942 et 1945.

Ma mère passait presque tout son temps à s’habiller, j’étais fasciné par les robes qu’elle portait d’une soirée à l’autre. Mon père […] était un être exceptionnel, j’étais pour lui le bon Dieu, c’était quelque chose d’inouï de tendresse.
Yves Saint Laurent dans Tout terriblement, film documentaire, réalisé par Jérôme de Missolz, 1994

Extrait du film Le Temps retrouvé, réalisé par David Teboul, 2002 / Lucienne Mathieu-Saint-Laurent © David Teboul / Swan Productions

Chapitre 2

La maison de famille

La maison se situe au numéro 11 de la rue Stora sur le plateau Saint Michel. Le rez-de-chaussée est occupé par les parents d’Yves Saint Laurent tandis qu’au premier étage est logée la famille de son oncle. C’est dans cette maison que le jeune homme découvre le raffinement de la vie mondaine oranaise, aux côtés des amies de sa mère venues prendre le thé et discuter des dernières modes et des pièces de théâtre qu’elles ont pu voir. Lorsqu’arrive l’été, la famille quitte la villa oranaise pour se rendre à Trouville, une des plages les plus prisées des environs d’Oran. 

Vue aérienne de la maison secondaire de la famille Mathieu-Saint-Laurent, Trouville, © Droits réservés
Vue aérienne de la maison secondaire de la famille Mathieu-Saint-Laurent, Trouville
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Nous habitions à Oran dans une grande maison à trois étages et nous étions une famille très joyeuse.
Propos d'Yves Saint Laurent recueillis par Yvonne Baby dans « Yves Saint Laurent au Metropolitan de New York. Portrait de l’artiste », Le Monde, 8 décembre 1983

Chapitre 3

L'entrée au collège

Adolescent, Yves Saint Laurent entre dans un collège catholique à la discipline stricte dans laquelle il a du mal à s’épanouir. Lorsqu’il est de retour chez lui, il se réfugie dans le monde qu’il crée à partir de ses dessins. 

Charles, Lucienne et Yves Mathieu-Saint-Laurent entouré d’amis, dans les années 1940, © Droits réservés
Charles, Lucienne et Yves Mathieu-Saint-Laurent entouré d’amis, dans les années 1940
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Mais à partir des études secondaires, j’ai mené une vie double : d’un côté il y avait dans notre maison, la gaieté et le monde que je m’inventais avec mes dessins, mes décors, mes costumes, mon théâtre ; de l’autre, dans une école catholique, c’étaient des épreuves et un monde dont, rêveur, pensif, timide, je me trouvais exclu et où mes compagnons se moquaient de moi, me terrorisaient et me battaient.
Propos d'Yves Saint Laurent recueillis par Yvonne Baby dans « Yves Saint Laurent au Metropolitan de New York. Portrait de l’artiste », Le Monde, 8 décembre 1983

Chapitre 4

L'École des femmes, la révélation du théâtre

Christian Bérard, décor pour L'École des femmes de Molière dans la mise en scène de Louis Jouvet, gouache sur papier, 1936, Musée Yves Saint Laurent Paris, © Adagp, Paris, 2018
Christian Bérard, décor pour L'École des femmes de Molière dans la mise en scène de Louis Jouvet, gouache sur papier, 1936, Musée Yves Saint Laurent Paris
© Adagp, Paris, 2018

En mai 1950 est présenté à Oran L’École des femmes, de Molière, dans la mise en scène de Louis Jouvet créée au théâtre de l’Athénée à Paris en 1936. Le décor mobile qui fera date, ainsi que les costumes, sont quant à eux l’œuvre du peintre et décorateur Christian Bérard. Accompagné par sa mère, Yves Saint Laurent assiste à l’une des représentations. Cet évènement marque la première expérience théâtrale du jeune homme et constitue pour lui une véritable révélation artistique.

Lorsque le rideau s’est levé devant le décor prestigieux de Bérard, lorsque la maison s’ouvre sous un procédé mécanique et on voit le jardin, on voit Agnès qui apprend à Jouvet que le petit chat est mort. Ça a été une émotion extraordinaire et d’ailleurs je crois que c’est la plus extraordinaire que j’ai eue de ma vie.
Yves Saint Laurent dans Tout terriblement, film documentaire, réalisé par Jérôme de Missolz, 1994

Chapitre 5

« L’Illustre théâtre »

Après la représentation de L’École des femmes, Yves Saint Laurent choisit de créer son propre petit théâtre. Dans une caisse en bois rehaussée d’un fronton en arabesques sur lequel on lit « L’Illustre Théâtre », il habille ses figurines de carton à l’aide de vieux morceaux de draps donnés par sa mère et d’échantillons de textiles coupés dans ses robes. Il donne ensuite des représentations devant les yeux émerveillés de ses sœurs et de ses cousins. 

Extrait du film De fil en aiguille, réalisé par David Teboul, 2002 © David Teboul / Swan Productions

J’avais une pièce pour moi, je m’étais fabriqué une caisse de 1,50m, et j’avais improvisé toute une machinerie pour placer les décors, régler les éclairages, pour installer tout un théâtre.
Propos d'Yves Saint Laurent recueillis par Yvonne Baby dans « Yves Saint Laurent au Metropolitan de New York. Portrait de l’artiste », Le Monde, 8 décembre 1983

Audio
Interview de la sœur d'Yves Saint Laurent, Michèle Levasseur, Paris, 8 janvier 2013

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Interview de la sœur d'Yves Saint Laurent, Michèle Levasseur, Paris, 8 janvier 2013

Chapitre 6

Christian Bérard (1902-1949)

Christian Bérard est un acteur majeur de la scène artistique parisienne du milieu du XXe siècle. Illustrateur pour Elsa Schiaparelli, Christian Dior ou encore Coco Chanel, il publie ses dessins dans tous les grands magazines de mode des années 1930 à la fin des années 1940. Proche de Jean Cocteau, Louis Jouvet et Boris Kochno, il réalise également des décors et des costumes pour le théâtre, l’opéra et le cinéma. Ses créations comme ses illustrations de mode constituent une source fondamentale d’inspiration pour le jeune Yves Saint Laurent.

Tout de suite la force de Bérard m’a frappé. Il a renforcé ma vocation, je désirais être comme lui un décorateur de théâtre, Bérard savait camper un personnage, il savait construire un costume, en le réinventant dans la pureté de sa ligne et de son temps.
Propos d'Yves Saint Laurent recueillis par Yvonne Baby dans « Yves Saint Laurent au Metropolitan de New York. Portrait de l’artiste », Le Monde, 8 décembre 1983
Christian Bérard, décor de la cheminée dans le film la Belle et la Bête réalisé par Jean Cocteau, gouache sur papier, 1946, Musée Yves Saint Laurent Paris, © Adagp, Paris, 2018
Christian Bérard, décor de la cheminée dans le film la Belle et la Bête réalisé par Jean Cocteau, gouache sur papier, 1946, Musée Yves Saint Laurent Paris
© Adagp, Paris, 2018

Le style de Christian Bérard se définit par une ligne sensible et élégante. Le trait esquisse les visages et les corps tandis que les vêtements sont plus détaillés. Il joue avec les différentes nuances de la gouache, obtenue par dilution, et avec le fond de ces papiers colorés pour créer de la profondeur. Comme lui, Yves Saint Laurent, dans ses dessins de jeunesse, à la gouache et sur papier coloré, trace des lignes au premier plan de ses décors pour structurer la scène. Le jeune homme reprend également des pièces et ballets pour lesquels Bérard avait travaillé tels que L’Aigle à deux têtesLes Forains et La Reine Margot.

Chapitre 7

Les dessins de jeunesse

Largement inspiré par Christian Bérard et par les illustrations des magazines de mode, Yves Saint Laurent commence à dessiner très jeune. Les premiers croquis datés, conservés au musée sont de 1951 et représentent des décors et costumes de théâtre et ballet. Alors que les visages sont rarement détaillés, les vêtements sont très précis, jusqu’à en deviner la matière. La ligne est sûre mais la perspective parfois hésitante. Pourtant le talent du jeune artiste est déjà présent dans les associations de couleurs, l’organisation des éléments sur la feuille et la diversité des sujets. Ces croquis sont pour la plupart datés et signés « Yves Mathieu Saint Laurent » ou « YMSL », le « Mathieu » disparaissant autour de 1957.

Chapitre 8

Les livres illustrés

Double page du livre L’Amour, écrit et illustré par Yves Saint Laurent en 1950, Musée Yves Saint Laurent Paris, © Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent / Tous droits réservés
Double page du livre L’Amour, écrit et illustré par Yves Saint Laurent en 1950, Musée Yves Saint Laurent Paris
© Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent / Tous droits réservés

À côté des dessins qu’il réalise sur des feuilles volantes, Yves Saint Laurent, à 13 ans, s’amuse à recopier des livres en y joignant plusieurs dessins. Il illustre ainsi Merlin d’Andrée Pragane en 1950, Madame Bovary de Gustave Flaubert et « Encore une fois sur le fleuve », poème de Jacques Prévert en 1951. Il s’applique à tracer des lignes pour délimiter l’espace dédié au texte à l’intérieur duquel il insère parfois ses illustrations. 

En 1949 et 1950, il écrit également deux livres, sorte de satire visant à sensibiliser les enfants sur les joies et les pièges de l’amour. Ces carnets, qui semblent inspirés par les comics des années 1950, révèlent la sensibilité du jeune artiste pour une autre esthétique, son sens de l’ironie et sa grande imagination. 

Chapitre 9

Les « Paper dolls »

Paper doll Bettina et trois vêtements de sa garde-robe, 1953, Musée Yves Saint Laurent Paris, © Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent / Tous droits réservés
Paper doll Bettina et trois vêtements de sa garde-robe, 1953, Musée Yves Saint Laurent Paris
© Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent / Tous droits réservés

Après s’être essayé à la mise en scène et à l’illustration de livres, le jeune créateur se tourne vers son autre passion : la mode. C’est à travers des poupées de papier, les « Paper dolls », pour lesquelles il conçoit un vestiaire complet, qu’Yves Saint Laurent se projette dans sa vie future. Pour les deux collections qu’il imagine, l’automne-hiver 1953-1954 et 1954-1955, le jeune homme crée onze poupées, plus de cinq cent vêtements et accessoires ainsi que deux programmes extrêmement détaillés. Ces mannequins de papier sont à l’effigie de modèles célèbres de l’époque comme Bettina ou Suzy, dont il découpe la silhouette dans les magazines de sa mère.  Les « Paper dolls » montrent le génie et la maturité de cet adolescent de 17 ans qui se projette sans peine dans son futur métier. 

Jouer avec les Paper dolls

Yves s’est toujours intéressé à la mode. À trois ans, il pleurait s’il n’aimait pas ma robe. Nous achetions tous les journaux Vogue, l’Illustration, le Jardin des Modes. Il faisait les décors du Yatch Club, des réceptions, les costumes de l’école de danse.
Propos de Lucienne Mathieu-Saint-Laurent recueillis par Michèle Sider dans « Yves Saint Laurent, mon fils », Femme, mars 1992

Audio
Interview de la sœur d'Yves Saint Laurent, Michèle Levasseur, Paris, 8 janvier 2013

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Interview de la sœur d'Yves Saint Laurent, Michèle Levasseur, Paris, 8 janvier 2013

Chapitre 10

La mode

En 1953, à peine âgé de dix-sept ans, Yves Saint Laurent participe au concours annuel du Secrétariat International de la Laine organisé à Paris, pour lequel il obtient le troisième prix dans la catégorie robe. L’année suivante, il se présente de nouveau et remporte cette fois-ci le premier et le troisième prix dans cette même catégorie. 

Lors de son premier séjour à Paris, il a rencontré le rédacteur en chef du magazine Vogue (Paris), Michel de Brunhoff, avec qui il entretient une correspondance dès son retour à Oran. Ce dernier l’encourage dans sa voie tout en lui prodiguant des conseils, comme celui de s’inscrire à l’école de la Chambre syndicale. Yves Saint Laurent, qui a alors emménagé à Paris à l’automne 1954, lui envoie des illustrations de mode. Michel de Brunhoff, frappé par la ressemblance de son trait avec celui de Christian Dior, devient l’intermédiaire de leur rencontre. Enthousiasmé par son talent, le couturier décide aussitôt d’engager le jeune homme à ses côtés, au studio, à l’été 1955. Yves Saint Laurent réalise alors son rêve d’enfant.